Les drôles
de dames sortent leurs griffes
par Gilles
Médioni
Elles s'appellent
Juliette Arnaud, Rachida Khalil, Florence Foresti et Julie Ferrier,
une nouvelle génération d'humoristes qui égratignent
la société, les hommes, les femmes... Portraits
Elles parlent fort. Cru. Cash. D'elles-mêmes et aussi des
hommes. C'est nouveau, c'est l'humour vache. Longtemps éclipsées
par une bande de comiques omniprésents dans les médias
- Semoun, Dubosc, Eric et Ramzy, Palmade... - les humoristes femmes
intègrent aujourd'hui un cercle a priori sexiste, viril,
macho. A l'heure de Sex and the City et autres Bridget Jones,
ces drôles de dames, trentenaires, déconneuses, féministes,
télévisuelles - certaines sont chroniqueuses - combinent
la mécanique du rire avec une autodérision constante
et l'observation lucide et souvent cruelle de la société.
«Il
était temps que ça change! tonne Anne Roumanoff.
Les femmes représentent seulement 5% des humoristes. Car,
pour beaucoup, l'humour a encore un sexe. Je me souviens qu'à
mes débuts, en 1986, on m'a balancé: Vous
êtes une femme? Ça ne nous intéresse pas,
merci.''» A l'époque, Jacqueline Maillan, Zouc, Sylvie
Joly et les 3 Jeanne forment un îlot de résistance
face aux Bedos, Devos, Desproges et consorts. «Muriel Robin
nous a ouvert la voie, poursuit Roumanoff. Elle a été
la première à avoir autant de succès qu'un
homme...» Les années 1990 révèlent
Anne Roumanoff donc, Valérie Lemercier, Charlotte de Turckheim,
Michèle Bernier...
Celles qui
montent aujourd'hui s'appellent Florence Foresti, Rachida Khalil,
Juliette Arnaud (Arrête de pleurer, Pénélope!),
Julie Ferrier, Axelle Laffont, Isabeau de R., Sandie Masson, Karine
Ambrosio, Sophie Jézéquel, Trinidad, etc. Différentes,
indépendantes d'esprit, hyper-contemporaines, ce sont des
jusqu'au-boutistes. Dans leurs sketches, elles répondent
point par point aux clichés sur les blondes, les hystériques,
les ex, les migraineuses. Bigard opérait «un lâcher
de salopes». Foresti fait un sort aux blaireaux. Dubosc
plastronnait en play-boy. Les filles de Pénélope...
cognent au-dessous de la ceinture. Jamel a popularisé la
racaille. Julie Ferrier postillonne et gesticule en jogging à
capuche. «Tu dis pas ça pour me lécher la
ch...», vitupère-t-elle sur scène, franchissant
ainsi une étape dans «l'humour de cuisine et de salle
de bains» (le régime, les ongles des pieds), défini
par Lucie Joubert dans un essai remarqué: L'Humour du sexe.
Le rire des filles (éd.Triptyque).
«A travers
plusieurs personnages extrêmes, dont cette sauvageonne,
j'ai voulu montrer la transformation de la femme, explique Julie
Ferrier. Evidemment, je pousse très loin la masculinité,
car une fille, pour exister en banlieue, doit gommer sa féminité.
Mais je force aussi le trait dans le sens inverse.» Ainsi,
une peintre sexy en nuisette... qui laisse échapper un
sein. «C'est une grosse libération du geste et de
la parole, mais on ne peut pas les taxer de vulgarité,
juge Jean-Pierre Bigard (le frère), producteur d'Axelle
Laffont, de Michèle Bernier et directeur du Palais des
glaces, salle parisienne consacrée à l'humour. Il
y a dix ans, prononcer le mot «bite» sur scène
était impensable.» Pour Jean-Paul Hiélard,
directeur du Printemps du rire de Toulouse, le premier festival
d'humour en Europe, qui fête ses 10 ans: «Le plus
marquant, c'est qu'elles traitent de thèmes et utilisent
un vocabulaire généralement prisés par les
hommes, et c'est décapant.»
L'homme est
bien sûr le sujet et la cible de leurs shows. Florence Foresti
le dissèque, s'appuyant sur son vécu et griffe à
l'occasion les «filles douces en namour''».
«Je ne fais que me raconter, dit-elle. Les femmes ont changé.
Avant, il y avait très peu de modèles féminins.
Aujourd'hui, tout est permis.» Juliette Arnaud, Christine
Anglio et Corinne Puget taillent, elles, trois costards aux mecs
dans Arrête de pleurer, Pénélope!. «Les
hommes évoquent leurs prouesses sexuelles avec plus ou
moins de vantardise, alors que nos héroïnes sont très
scientifiques, très mathématiques dans leurs commentaires,
note Juliette Arnaud. La prochaine fois que leurs nanas iront
voir leurs copines, les mecs baliseront...»
Pénélope
a rassemblé 300 000 spectateurs depuis trois ans. 70% du
public - en majorité des femmes qui sortent en grappes
et y fêtent des enterrements de jeune fille, a entre 18
et 40 ans. Les produits dérivés s'amoncellent: une
adaptation bédé (éd. Jungle), un DVD, bientôt
un film, un Pénélope 2... «C'est un phénomène
générationnel, résume Stéphane Casez,
de Fica Production, producteur et manager du trio. Le cul n'est
plus un sujet tabou. Ça débloque des choses...»
«Je crois que les 3 Jeanne ou Zouc disaient la même
chose que nous, mais pas de la même manière, reprend
Juliette Arnaud. Sauf que leurs personnages vivaient en couple.
Les nôtres sont solitaires, ou bien elles craignent la rupture.
Elles ont peur de la misère affective.»
Peur tout
court. Dans La Vie rêvée de Fatna, Rachida Khalil
raconte le destin de trois femmes conditionnées par leur
famille et leur combat contre l'exclusion, le fanatisme, les coups.
«Fatna, comme une majorité de femmes arabes, est
sous tutelle de l'homme en permanence. C'est un état des
lieux, mais le spectacle garde une dimension poétique et
dramatique.» Parmi les points forts figure un défilé
de mode en tchador, avec une burka insonorisée «pour
marmonner à la barbe de n'importe qui». «C'est
inhabituel qu'une femme monte au créneau de cette façon,
il fallait donc être impartiale.» Des femmes voilées
ont assisté au one-woman-show. Des membres de Ni Putes
ni soumises aussi. «Le collectif et moi, nous nous inscrivons
dans la même démarche idéologique. Après,
à chacune sa méthode... Mon arme, c'est l'humour,
la douceur.»
L'engagement
reste un thème récent chez les humoristes femmes.
Comme la politique. Anne Roumanoff s'y frotte depuis peu. Le rire
subversif n'a pas de limite. Bientôt viendra sans doute
une «Bigarde». Déjà, d'autres filles
avancent, remontées à bloc. «Avec des sujets
bien plus audacieux que les hommes, promet Gérard Sibelle,
directeur du développement au festival d'humour québécois
Juste pour rire. Par exemple, une lesbienne face à une
partenaire inassouvie (Izabelle Laporte). Un amant très
croulant (Elisabeth Buffet). Un hold-up à la banque du
sperme (Pitkhaye).»
Comme toujours,
les filles ont le dernier mot. Juliette Arnaud et ses complices
réfléchissent à une dernière d'Arrête
de pleurer, Pénélope! jouée par des hommes.
Michaël Youn pourrait en être. Il connaît les
répliques par cur. L'alliance de Pénélope
et de Pluskapoil, une histoire de chromosomes en somme.
