C'est
pas tous les jours Ferrier
Rare révélation
humoristique, la Parisienne, fait des étincelles en contant
l'ascension d'une fille des cités.
par Gilles
RENAULT
QUOTIDIEN
: vendredi 02 décembre 2005
«Aujourd'hui
c'est Ferrier» au Théâtre de l'Européen,
5, rue Biot, 75 017. M° Place de Clichy.
Mer-sam 20 h 30. Jusqu'au 11 mars. Rens. : 01 43 87 97 13.
Lorsque
le JT de TF1 (la chaîne de Cauet et d'Arthur) suggère
la probable «révélation d'un talent à
l'état pur», c'est une forme de doute compréhensible
qui prévaut. A tort. Ferrier est un nom propre pas si commun,
qui commence à circuler avec insistance. Quiconque a déjà
vu son spectacle sait pourquoi. Blotti dans la petite salle du
Palais des Glaces durant le premier semestre 2005, Aujourd'hui
c'est Ferrier, mis en scène par la comédienne Isabelle
Nanty, a repris après les vacances d'été
à l'Européen. En octobre, on la voyait encore s'asseoir
parmi le public. Chose dorénavant impensable : les travées
sont si garnies qu'elle aide les retardataires à trouver
un coin où se poser.
Gynécée.
Julie Ferrier fréquente le secteur ordinairement miné
du «one man show» humoristique, exercice si périlleux
que les bonnes surprises confinent à la bénédiction.
A l'instar de la scène musicale française (Camille,
Cherhal, Anaïs, Loizeau, Oshen, Bihl...), on observe depuis
un an ou deux de sérieux mouvements de troupes féminines
dans la quête de la vanne qui tue. Or, parmi le gynécée
des Florence Foresti, Rachida Khalil, Sandie Masson et Juliette
Arnaud fraîchement épanouies, Julie Ferrier mérite
les oreilles et la queue (devant la salle).
Seule en scène
1 h 40 durant, la néophyte possède plusieurs longueurs
d'avance. Son sens du rythme, du geste, de la diction, du déplacement
fait florès. A fortiori placé au service d'un art
bluffant du mimétisme, favorisé par un physique
lambda qui, à l'instar d'une Sylvie Testud au cinéma,
lui autorise une gamme extralarge de profils. Malgré des
petites faiblesses, l'écriture recèle déjà
quelques Exocet. Type : «Miroir, miroir, dis-moi qui est
la plus belle ?... Ah oui ! Et elle vit où cette petite
pute ?»
Dérapages
contrôlés. Mélangeant «inconscient,
imaginaire et vécu» Ñ dans des proportions
qui fluctuent au gré des sept personnages incarnés
, Aujourd'hui c'est Ferrier suit l'ascension ardue d'une
fille des cités, dont le rêve de devenir un jour
danseuse professionnelle transite par une conseillère d'orientation
revêche, une prof de musique au bord du précipice,
ou une plasticienne maboule. Du début, encapuchonnée
dans une doudoune, à la fin, un sein à l'air, l'artiste
effectue une série de dérapages contrôlés,
prouvant qu'«une fois le ridicule accepté et surmonté,
la porte s'ouvre vers une liberté d'expression totale culminant,
dans le meilleur des cas, à la magie».
Banlieusarde
pure jus (Ouest, puis Est), Julie Ferrier a grandi «entre
autoroute, parking et centre commercial», avec, très
vite, des rêves d'émancipation culturelle ataviquement
étalés sur sept générations ! Un arrière-arrière-grand-père
qui serait le premier comique à avoir intégré
la Comédie-Française ; une arrière-grand-mère
qu'un court métrage montre jouant une scène de drague
dans un train au côté de Max Linder ; un arrière-grand-père
qui donne la réplique à Louis Jouvet ; une maman
comédienne... A l'adolescence, Julie Ferrier a un «vrai
déclic pour la danse».
Dès
l'âge de 18 ans, passion et gagne-pain ne forment plus qu'un,
tandis qu'elle collectionne les formations (conservatoire d'art
dramatique, école du cirque Fratellini, école Jacques-Lecoq...)
et multiplie les apparitions, de la comédie musicale Kiss
Me Kate à Mogador, à l'habillage des JO d'Albertville
par Decouflé. Situé à Villejuif, le théâtre
de la Jacquerie, que dirige Alain Mollot, devient un port d'attache,
«riche, exigeant, engagé : j'avais trouvé
ce que je recherchais». Mais le rire, que cette admiratrice
de Ken Loach trouve chez Tati ou les Deschiens, la démange
aussi et divers encouragements à occuper les avant-postes
finissent par la persuader de tenter une échappée
solitaire dont on se plaît désormais à souligner
le potentiel.
Germes.
A 33 ans, Julie Ferrier n'ignore pas qu'elle vit sans doute un
moment crucial. La rumeur entourant le spectacle n'a pas fini
d'enfler. Deux fois par mois, elle fait des «interventions»
sur Canal +. On la voit dans le dernier clip d'Albin de la Simone
et de «belles rencontres» avec Etienne Chatiliez ou
Matthieu Chédid pourraient porter des germes. «Je
sens bien qu'il y a beaucoup plus de pression que l'an dernier.
C'est stimulant mais aussi un peu violent, par rapport au rythme
de croisière auquel j'étais habituée, commente
la bonne copine qui ne rate aucune occasion de citer les noms
d'une bande (musiciens, comédiens, danseurs) élargie
au fil des rencontres. Alors, il va falloir que je m'organise
par rapport à tout ce qui me tente : danser encore, jouer
au théâtre, au cinéma, refaire du cabaret
en collectif, monter un groupe de musique, plus tard mettre en
scène, pourquoi pas fonder une école... et chercher
l'inspiration pour écrire peut-être un jour un deuxième
spectacle !»