Les enfants de la terre
Jean Marie AUEL
1 - Le clan de l'ours des cavernes

Résumé :

"La petite fille de Cro-Magnon"

Quelque part en Europe, 35 000 ans avant notre ère…

Petite fille de cinq ans, Ayla est séparée de ses parents à la suite d'un violent tremblement de terre. Elle est recueillie par une tribu qui l'adopte, non sans réticence, ayant reconnu en elle la représentante d'une "autre" espèce, plus évoluée.
Ayla appartient en effet déjà aux hommes de Cro-Magnon alors que son clan d'adoption en est encore au stade du Neandertal.
Iza la guérisseuse, Brun le chef, Mog-ur le sorcier lui enseignent les règles de la vie communautaire, leurs rites, leurs peurs, leurs audaces. Mais Ayla, moins velue, plus élancée, les surprend par sa puissance de raisonnement qui lui permet de s'adapter, de réagir rapidement et de ne plus être totalement dépendante de son environnement.
Avec les années, elle dépasse les autres membres en taille, en savoir, en détermination. Elle s'oppose souvent à leurs coutumes, enfreint leurs règles. Le clan songe alors à la supprimer. Violée par le fils de Brun, appelé à succéder un jour à son père, Ayla mettra au monde un garçon dont l'apparence physique annonce d'ores et déjà l'inéluctable évolution de l'espèce…

Extrait du 1er chapitre : 

      L'enfant nue quitta l'auvent de peaux de bêtes pour courir vers la crique nichée au creux d'un méandre de la petite rivière. Elle ne pensa pas à jeter un regard derrière elle. Rien, depuis qu'elle était venue au monde, n'avait jamais menacé son refuge et ceux qui le partageaient avec elle.
      Elle se précipita dans le courant et sentit rouler sous ses pieds le sable et les galets tapissant le fond qui s'inclinait rapidement. Elle plongea dans l'eau fraîche, émergea en soufflant, et nagea d'une brasse vigoureuse vers la rive opposée. Elle avait appris à nager avant même de savoir marcher et, à cinq ans, elle se trouvait parfaitement à l'aise dans l'eau.
      La petite fille joua quelques instants, nageant de-ci de-là, puis se laissa entraîner par le courant. Lorsque la rivière commença à s'élargir et ses flots à bouillonner autour des rochers, elle reprit pied pour gagner le rivage et se mit en quête de galets. Elle posait une dernière pierre sur la pile de celles qu'elle avait choisies parce qu'elle les trouvait particulièrement jolies, quand la terre se mit à trembler.
      L'enfant vit avec stupeur le caillou dégringoler tout seul et, bouche bée, regarda vaciller et s'effondrer sa petite pyramide de galets. Elle s'aperçut seulement alors qu'elle était elle-même secouée, mais elle en ressentit plus de confusion que d'appréhension. Elle regarda autour d'elle, s'efforçant de comprendre pourquoi son univers se trouvait ainsi, inexplicablement bouleversé. La terre n'était pas censée bouger.
      La petite rivière qui, l'instant d'avant, coulait paisiblement, bouillonnait à présent, soulevée par de grosses vagues qui venaient brutalement frapper la berge, charriant des cailloux et de la boue. Les buissons qui bordaient le cours d'eau s'agitèrent comme si quelque force invisible en ébranlait les racines. En aval, des blocs de roche tressautèrent de façon surprenante. Plus loin, dans la forêt, les majestueux conifères se mirent à tituber de manière grotesque. Près de la rive, un pin géant, sapé par le déferlement des eaux, s'abattit lentement avec un craquement sinistre en travers des flots.
      La chute du géant arracha l'enfant à sa stupeur. Elle sentit sa gorge se nouer et la peur commencer de l'envahir. Elle essaya de se tenir debout, mais fut projetée à terre, déséquilibrée par l'étourdissant mouvement du sol. Elle fit une deuxième tentative, parvint à se redresser et, chancelante, n'osa faire un pas.
      Quand elle s'aventura enfin en direction de l'auvent de peaux installé en retrait du cours d'eau, un grondement sourd s'éleva, éclata en un mugissement terrifiant. Une crevasse déchira le sol, et il s'en échappa une odeur d'humidité et de moisi ; on eût dit l'exhalaison nauséabonde d'un gigantesque bâillement de la terre. La petite fille resta pétrifiée devant le chaos de rochers et d'arbustes précipités pêle-mêle dans la faille qui ne cessait de s'agrandir en un déchirement de cataclysme.
      Perché de l'autre côté de la crevasse, l'abri de peaux de bêtes vacilla, tandis que le terrain s'éboulait sous lui. La frêle perche de faîtage vacilla, maintint un bref instant son aplomb, puis s'effondra et disparut dans le gouffre, entraînant avec elle l'auvent et tout ce qui se trouvait à l'intérieur. La petite fille frémit, les yeux exorbités d'horreur, en voyant le monstre à l'haleine putride engloutir tout ce qui avait donné du sens et un sentiment de sécurité aux cinq premières années de son existence.
      - Maman ! Maamaaan ! cria-t-elle, soudain consciente de ce qui arrivait, sans savoir vraiment si le cri qui résonnait à ses oreilles dans le fracas de la terre en convulsion était bien le sien.
      Elle voulu gagner le bord de la profonde faille, mais une nouvelle secousse la jeta à terre, et elle s'agrippa de toutes ses forces afin de résister aux violents soubresauts.
      Puis la faille se referma, le grondement s'évanouit, et la terre cessa de bouger. Mais la petite fille, allongée à plat ventre contre le sol humide, continua de trembler de terreur.
      Elle avait des raisons d'avoir peur. Elle était seule au milieu d'un désert de hautes herbes et de forêts éparses. Des glaciers enserraient l'horizon au nord. D'immenses troupeaux d'herbivores, et les carnassiers qui y prélevaient leur part, peuplaient les vastes plaines, mais les humains y étaient rares. Elle n'avait nulle part où aller, et personne ne partirait à sa recherche.
      La terre trembla de nouveau en se tassant et fit entendre un grondement au plus profond de ses entrailles, comme si elle était occupée à digérer un repas englouti trop précipitamment. L'enfant sursauta, terrifiée à l'idée qu'elle pût s'ouvrir de nouveau. Elle contempla ce qui restait du site où s'élevait son refuge : quelques buissons déracinés jonchant le sol dévasté. Fondant en larmes, elle se précipita vers la rivière et, secouée de sanglots, elle se recroquevilla au bord de l'eau.
      Mais les berges détrempées n'offraient aucun abri contre les éléments déchaînés. une nouvelle secousse, de plus grande amplitude que la précédente, ébranla la terre. Le souffle coupé par la vague d'eau glacée qui vint fouetter sa peau nue, l'enfant bondit. Il lui fallait fuir ces lieux où la terre s'ouvrait pour vous engloutir, mais où pouvait elle aller ?
      Son instinct lui dictait de ne pas s'éloigner du cours d'eau, mais les ronciers qui en bordaient les rives en amont semblaient impénétrables. A travers son voile de larmes, elle porta ses regards de l'autre côté, vers la forêt de grands conifères.
      De minces rayons de soleil filtraient à travers les épais branchages. Les buissons étaient plutôt rares dans les sous-bois, mais quelques arbres tombés et d'autres retenus par ceux qui tenaient encore debout ployaient dangereusement. La forêt boréale, plongée dans l'obscurité de cet entrelacs inextricable, n'était guère plus accueillante que les épais taillis défendant les rives en amont. En proie aux affres de l'indécision, l'enfant contempla tour à tour les deux voies qui s'offraient à elle.
      Un frémissement du sol sous ses pieds, alors qu'elle venait de se tourner à nouveau vers l'aval, la décida. Après un dernier regard au paysage dévasté, avec l'espoir enfantin de voir réapparaître l'abri de peaux de bêtes, la petite fille s'élança en direction de la forêt.

      Pressée par les secousses intermittentes, l'enfant nue descendit la rivière en suivant la berge, ne s'arrêtant que pour se désaltérer. Son chemin était jonché de conifères arrachés, et elle devait contourner les cratères laissés par leurs racines encore chargées de terre grasse et humide.
      Dans la soirée, elle constata que les ravages du tremblement de terre se faisaient de plus en plus rares, que le nombre des arbres déracinés avait considérablement décru, que les blocs de pierre roulés et disloqués obstruaient moins souvent le passage et que l'eau redevenait limpide. L'enfant s'arrêta lorsqu'il lui devint impossible de distinguer son chemin et, harassée, elle s'écroula sur le sol humide. La marche l'avait réchauffée, mais l'air froid de la nuit la fit frissonner. Elle se roula en boule et se terra sous un épais tapis d'aiguilles de pin qu'elle amassa sur elle afin de se couvrir.
      Malgré son immense fatigue, elle eut bien du mal à trouver le sommeil. Tant qu'elle avait dû se frayer un chemin à travers maints obstacles, elle avait pu dominer sa peur. Mais à présent, celle-ci reprenait son emprise. Les yeux ouverts, elle voyait l'obscurité s'épaissir tout autour d'elle. Elle n'osait ni bouger ni même respirer.
      Jamais de sa vie elle n'avait passé la nuit seule, et il y avait toujours eu un feu pour trouer les ténèbres mystérieuses. Soudain, elle n'y tint plus et s'abandonna à sa détresse, le corps agité de sanglots et de hoquets. Alors, épuisée, elle sombra dans le sommeil. Curieux, un petit animal nocturne s'approcha d'elle pour la flairer, mais l'enfant ne s'aperçut de rien.
      Elle se réveilla en hurlant !
      La planète était toujours en effervescence, et un lointain grondement montant des profondeurs de la terre la plongea dans une terreur sans nom. Elle se leva d'un bond, prête à fuir, mais elle avait beau écarquiller les yeux, tout était noir autour d'elle. Pendant un instant, ne se rappelant plus où elle se trouvait, elle se demanda avec une folle angoisse pourquoi elle ne voyait rien. Où étaient les bras aimants qui avaient toujours été là pour la réconforter quand un cauchemar la réveillait en sursaut la nuit ? Et puis, lentement, la mémoire lui revint et, tremblante de peur et de froid, elle s'enfouit de nouveau dans sa couche d'aiguilles de pin. L'aube grisaillait quand le sommeil l'emporta à nouveau.
      La matinée était déjà bien avancée quand elle ouvrit les yeux, mais l'ombre épaisse du sous-bois l'empêchait de s'en rendre compte. La veille, elle s'était écartée de la rivière à la tombée de la nuit, et un instant la panique la saisit quand elle se vit entourée d'arbres.
      La soif lui rappela la proximité du cours d'eau qu'elle entendait cascader. Elle se laissa conduire par le bruit et retrouva la rivière avec un immense soulagement. Elle était aussi perdue sur cette rive boueuse que dans la forêt, mais elle se sentait rassurée de pouvoir suivre une voie toute tracée qui lui permettait d'étancher sa soif tant qu'elle la longerait. Si la veille l'eau avait suffit à la rassasier, il n'en était plus de même à présent, et la faim commençait à la tarauder.
      Elle savait que certaines plantes ou racines étaient bonnes à manger, mais elle ignorait lesquelles. La première feuille qu'elle goûta était amère et lui piqua la langue. Elle recracha et se rinça la bouche. Cette expérience malheureuse la rendit hésitante et elle préféra boire encore un peu pour calmer sa faim, puis elle se remit en route, en suivant la rive. La pénombre de la forêt dense lui semblait menaçante, et elle ne tenait pas à s'écarter de la rivière éclaboussée de soleil. Quand la nuit tomba, elle ne s'aventura pas plus loin que la lisière des bois et se terra de nouveau sous une épaisse couche d'aiguilles de pin.
      Sa deuxième nuit solitaire ne fut qu'une répétition plus douloureuse encore de la première. La peur et la faim étaient ses seules compagnes. Sa détresse était telle qu'elle se mit à chasser de sa mémoire le souvenir du tremblement de terre et de sa propre existence avant qu'il ne la bouleverse. Mais elle se garda également de penser au lendemain si chargé de menaces.
      Quand, au matin, elle se remit en route, elle concentra son attention sur l'instant, sur le prochain obstacle à franchir, le prochain affluent à traverser, le prochain tronc d'arbre abattu à escalader. Suivre la rivière devint un fin en soi, non parce que cela la conduirait quelque part, mais parce que c'était pour elle la seule façon de se donner un but, un objectif, une ligne de conduite. Cela valait mieux que de rester inactive.
      Peu à peu la faim se transforma en une douleur sourde et obsédante. Elle pleurait de temps à autre tout en cheminant, et ses larmes traçaient des sillons brillants sur son visage sale. Son petit corps nu était maculé de poussière et de boue, et ses cheveux, autrefois d'un blond soyeux, étaient tout emmêlés, remplis d'aiguilles de pin, de brindilles et de terre.
      Sa progression s'avéra plus difficile lorsque la forêt de conifères fit place à une végétation plus rase, où dominaient d'épais taillis, de hautes herbes et des graminées, un sol caractéristique des zones couvertes d'espèces à petites feuilles caduques. Il pleuvait par intermittence, et elle se mettait alors à l'abri d'un tronc d'arbre abattu, d'un gros rocher ou d'un affleurement en surplomb, quand elle ne continuait pas son chemin sous la pluie, pataugeant dans la boue. La nuit venue, elle se fit un lit de feuilles sèches dans lequel elle se blottit pour dormir.
      Les grandes quantités d'eau qu'elle buvait réduisaient en l'hydratant le risque d'hypothermie, mais elle était très affaiblie. Elle ne sentait même plus sa faim, seulement un tiraillement au creux de l'estomac et, de temps à autre, quelques vertiges. Elle s'efforça de ne plus y penser, de ne plus penser à rien, si ce n'est au courant, à suivre le courant.